Par Grégoire Lorieux, compositeur, directeur de Mondes Sonores, formateur à l’IRCAM, membre du CA de Futurs Composés

Cet été, le ministère de la Culture a gelé. Le 3 juillet, vingt-huit structures apprenaient que 13 % de leur subvention d’État était suspendue. La veille de l’ouverture d’Avignon : le tempo parfait pour une belle mobilisation dans la cour d’honneur, qui a abouti à un recul le 21 juillet. 10 millions versés, une victoire ? Au final, les coupes sont là, béantes : 173 millions pour le ministère, 47 millions pour les régions, tandis que 42 % des collectivités ont déjà baissé leurs aides aux associations culturelles.

Cet été, la France a brûlé. De partout, pendant une canicule sans répit, 52 jours de vague de chaleur depuis la mi-juin, plusieurs milliers de morts, un mégafeu qui a généré sa propre météo et chassé de chez elles des centaines de milliers de personnes.

Que voudrait donc dire dans ces deux contextes un “retour à la normale” ? Peut-être devrions-nous d’ores et déjà abandonner cette idée corps et biens.

Du gel ou du feu, lequel est un événement politique ? Les deux. Alors qu’ils sont le résultat de prises de décision politiques, ces deux événements nous sont présentés comme des fatalités, l’une comptable, l’autre naturelle. Nos colères et nos désarrois sont dévitalisés : cette dépolitisation ouvre grand la porte à l’extrême droite qui s’installe déjà dans les cendres en imaginant qu’on peut en tirer de l’ordre.

Il est donc plus que temps de penser l’intersection de l’urgence écologique avec les urgences sociale et culturelle. D’autant que l’écologie n’est pas un thème de programmation : la faire, non en parler, c’est pratiquer l’art des relations : entre lieux, territoires, artistes, publics, structures, entre vivants. Nos futurs composés, précisément, ce sont ceux où l’on compose des relations.

Vouloir sauver notre écosystème autour de quelques maisons labellisées, c’est comme planter des forêts en monoculture : elles ne sont plus adaptées au climat actuel et finiront par flamber toutes ensemble. Les grandes maisons, même si elles construisent leurs publics et portent leurs artistes, ne devraient plus concentrer à elles seules les moyens de la création et la capacité d’agir. Les petites structures, par leur nombre, leur dispersion, leur diversité, sont la vie profonde de l’écosystème et rendent son tissu robuste. Elles peuvent être, pour les années qui s’annoncent, le seul dispositif anti-incendie que nous ayons. La bonne échelle, c’est de cultiver des relations avec ce qui nous entoure.

Regardez qui a obtenu le dégel : vingt-huit maisons labellisées. Les autres n’ont pas de cour d’honneur d’où interpeller le Président. Ce monde plus juste et plus écologique, à qui le réclamer ? À un État qui gèle en juillet et dégèle en août selon la couverture presse du festival ? Réclamer, c’est encore lui reconnaître le monopole du possible. Ça, c’était avant. Alors sans renoncer à davantage de ressources, redistribuons dès maintenant le pouvoir dont nous disposons, sans attendre d’injonctions d’en haut. Construisons avec ce que nous avons entre les mains.

La campagne présidentielle commence, et on attend avec angoisse le moment où les droites se saisiront de la séquence avignonnaise de cet été pour fustiger tout l’écosystème culturel. Après tout, elles ont déjà reproché les incendies aux “écologistes”. Mais attention, il y a des mots piégés : “déconnexion”, “public”, “proximité”. Laisser la critique des grosses machines à ceux qui veulent tout démolir, c’est leur offrir le seul terrain qu’ils réclament. Soyons donc clairs sur le diagnostic mais ne nous trompons pas de cible. Eux veulent retirer, nous voulons répartir. Eux veulent moins, nous voulons partout, et mieux. La proximité, c’est pour eux une identité qui se replie sur elle-même, la nôtre, ce sont de nouvelles relations qui s’ouvrent. Mêmes territoires, visions différentes.

Alors prenons le terrain :

– Qu’à chaque moratoire arraché par les grandes maisons, une symétrie soit exigée pour les structures non labellisées. Futurs Composés joue déjà à plein ce rôle de visibilisation.

– Que le soutien aux petites lignes cesse d’être la variable d’ajustement. Que la diversité serve de boussole aux arbitrages, et pas de rubrique dans le bilan d’activité. Là encore, les réseaux d’artistes, dont Futurs Composés, se battent pour cette diversité.

– N’attendons pas les arbitrages d’en haut pour nous organiser et mutualiser. Pas parce que c’est ce qui nous est demandé, mais parce que ça nourrit les relations : lieux, moyens, temps longs, plutôt que oeuvres et tournées à haute empreinte. Continuons à faire réseau.

– Plutôt que d’ignorer tout ce qui nous entoure, composons avec. Faisons école pour transmettre ce qu’on aura appris.

Et si le vrai événement, ce n’était pas le pyrocumulonimbus et ses fulgurantes tempêtes, mais plutôt, comme les pompiers le disent, le feu qui va continuer à couver sous terre pendant des mois ? Car dans nos réseaux aussi, nous couvons notre feu et d’autres manières de faire. À nous de décider ce que nous voulons voir repousser.